Reportage: Les femmes en cuisine

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Reportage: Les femmes en cuisine

Mardi 6 mars 2018
Même si, de façon générale, la cuisine a toujours été une affaire de femmes, ce sont invariablement les hommes qui récoltent les honneurs lorsqu’il est question de gastronomie. Heureusement, une nouvelle génération de femmes cheffes veut renverser la vapeur. Gros plan sur trois d’entre elles.

Dominique Dufour
Cheffe au Ludger et au Magdalena

 

 

«On constitue près de 50% de la main-d’œuvre en cuisine, mais on est sous-médiatisées, dénonce Dominique Dufour, cheffe des restaurants montréalais Ludger et Magdalena. Les femmes ne sont représentées qu’à 12,8 % dans les médias culinaires québécois. Dans le reste du monde, c’est à peine 5 %.» Devant ce constat pour le moins alarmant, elle a fondé en mars 2017 Les Femmes Chefs de Montréal, un collectif destiné à donner plus de visibilité aux professionnelles de la gastronomie. Après 10 ans passés hors de la province, Dominique s’est rendu compte à quel point les cheffes québécoises se faisaient discrètes. «Contrairement à Toronto et à Vancouver, où j’avais travaillé précédemment, il n’y avait pas beaucoup de collaboration ici entre les femmes du milieu», dit-elle. 

 

 

Plat du Magdalena

 

 

Tout le contraire des chefs masculins, qui échangent beaucoup entre eux: «Le chef torontois Matty Matheson va aller faire un tour chez Joe Beef. Le restaurant Maison Publique va inviter le restaurant Vin Papillon, poursuit Dominique. Je me suis dit qu’il était temps de bâtir une même solidarité chez les femmes et de nous mettre mutuellement en valeur.» Un ambitieux défi qu’elle a relevé en organisant des repas-causeries dont les vedettes sont des femmes cheffes. 

 

 

Stéphanie Audet
Cheffe au Lov

 

 

CUISINE DE FILLES? 

 

Stéphanie Audet a participé au tout premier de ces dîners. Depuis plus d’un an, elle est la cheffe du restaurant Lov. Avec sa jolie cuisine végétarienne et son décor léché à la Pinterest, l’établissement pourrait vite être qualifié de «resto de filles». Une étiquette que Stéphanie a du mal à accepter: «Je trouve ça plutôt sexiste. Peut-être qu’il vient chez nous plus de femmes parce qu’elles sont sensibilisées à l’alimentation végétarienne et qu’elles font plus attention à leur santé, mais notre cuisine est très inclusive. Elle est pensée pour les hommes autant que pour les femmes», insiste-t-elle. 

 

Dominique Dufour nuance ce propos. Selon elle, il existe bel et bien une cuisine féminine, mais elle n’est pas l’apanage des femmes. «La cuisine de Normand Laprise, par exemple, pourrait très bien être considérée comme féminine, parce qu’elle est extrêmement émotionnelle et pleine de délicatesse. À l’inverse, il y a des femmes qui se spécialisent dans le BBQ!»

 

 

Cari-coco du LOV

 

 

De son côté, Stéphanie Audet assume pleinement l’attitude dite féminine qui règne dans son environnement de travail. «Je travaille fort pour m’éloigner du cliché des cuisiniers qui se crient après et font des blagues de cul, assure-t-elle. J’essaie de montrer qu’on peut se parler d’autre chose, qu’on a le droit de se montrer humain, qu’on peut prendre soin de soi et des autres... C’est vraiment ma mission.» 

 

 

Ann-Rika Martin
Lauréate de la compétition Les Chefs!

 

 

REDOUBLER D’EFFORTS

 

Une approche plus humaine nuit-elle à l’autorité de la cheffe? «Pour être honnête, c’est parfois difficile, admet Stéphanie. Il y a des gens qui me prennent peut-être moins au sérieux, qui associent mon absence d’autoritarisme à un manque de capacité. Mais, avec le temps, j’arrive généralement à gagner le respect de tout le monde.» 

 

Les femmes cheffes devraient donc se montrer patientes pour se voir reconnues comme telles. Ann-Rika Martin, toute première lauréate de la compétition télévisée Les Chefs!, en sait quelque chose. «Aujourd’hui, les gens respectent mon travail et ce que je dis, mais ça m’a pris 10 ans pour en arriver là, reconnaît-elle. C’est souvent plus rapide pour les gars. Peut-être parce qu’ils ont généralement plus confiance en eux et que c’est vraiment ce qui compte en cuisine.»

 

 

Tartine de végé-pâté, hummus et salade de betteraves jaunes à l'aneth

 

 

FÉMINISME AU MENU 

 

Justement, les femmes cheffes prennent de plus en plus d’assurance, surtout depuis la prise de pouvoir collective engendrée par le mouvement #metoo l’automne passé. «C’est maintenant plus facile de dire non, de se respecter sans risquer de compromettre sa carrière, estime Stéphanie. Aucune job n’est importante au point qu’on se soumette à de l’agression verbale ou sexuelle. Les temps ont changé.» Selon Ann-Rika Martin, qui a posé ses chaudrons en Europe, en Amérique du Sud et aux États-Unis, le Québec demeure l’un des meilleurs endroits où travailler. «Il reste beaucoup de chemin à faire pour que certains pays arrivent au respect qu’on trouve dans nos cuisines, considère-t-elle. C’est vraiment extraordinaire de pouvoir travailler dans un environnement où on se sent bien, où on se sent acceptée et pas jugée au premier regard.» 

 

Le Québec n’a effectivement rien à envier à l’étranger pour ce qui est de la place des femmes en cuisine — surtout pas à l’Europe, où la culture des grands chefs est encore bien ancrée. «Il n’y avait aucune femme dans les juges du palmarès des meilleurs restaurants du monde de San Pellegrino cette année, se désole Dominique. Les chefs qui y figurent sont de véritables mentors qui servent de référence dans la profession. Ils l’illustrent donc comme étant uniquement masculine... Mais je crois qu’on s’en va dans la bonne direction.» 

 

 

Tartine concombre et avocat du LOV

 

 

PLACE AU CHANGEMENT

 

Oui, le milieu de la restauration est en pleine évolution. Une transformation qui s’observe notamment dans les conditions de travail, notoirement exigeantes, qu’on voit peu à peu s’assouplir. «Ce n’est plus comme avant, où il fallait mettre de côté sa vie privée, assure Stéphanie. Ce n’est pas vrai que parce qu’on est chef, on doit constamment se surpasser sans s’arrêter... Les valeurs ont complètement changé; l’industrie n’a pas eu d’autre choix que de s’adapter.»

 

L’aide aux familles est d’ailleurs l’une des valeurs véhiculées par Les Femmes Chefs de Montréal. «On veut créer un réseau pour celles qui auraient besoin d’aide avec leurs enfants ou de soutien émotionnel, affirme Dominique. On veut leur donner la possibilité de parler à d’autres femmes qui sont dans la même situation. Je pense que le mot d’ordre de la relève sera l’entraide. On va devoir regarder ensemble dans la même direction pour faire avancer le mouvement.» De quoi convaincre les jeunes femmes qui hésiteraient à se lancer dans le métier que le futur de la cuisine se conjuguera au féminin.

 

 

 

Photos: Instagram (Dominique Dufour, plat du Magdalena), Patricia Brochu (Stéphanie Audet, plat du Lov, tartine concombre et avocat), Pierre Beauchemin (Ann-Rika Martin), Shutterstock (illustrations)

 

 

Noémie C. Adrien