Rencontre avec Virginie Fortin: drôlement douée!

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Rencontre avec Virginie Fortin:  drôlement douée!

Mercredi 4 avril 2018
L’humoriste Virginie Fortin nous a conquises par son interprétation truculente d’Anaïs dans la série Trop. Or, celle qui peau ne présentement son tout premier one-woman-show ne fait que commencer à déployer sa sagacité et son irrésistible bagou.

 

 

Tu es comédienne, humoriste, coanimatrice à la radio et à la télévision à tes heures...  Est-ce que c’est dans ta nature de cumuler des cordes à ton arc? 

 

Depuis mon enfance, je m’inscris à toutes les activités. J’ai l’impression que je suis un peu paresseuse. J’ai souvent envie de ne rien faire. Donc, pour que je fasse des choses, il faut qu’elles soient planifiées. Je me souviens qu’au secondaire, je faisais de l’impro, j’étais dans plein de comités, je suivais des cours de piano... Il n’y a jamais eu de temps morts dans ma vie et ça se poursuit dans mon métier.

 

Tu interprètes l’anticonformiste Anaïs dans Trop. Qu’est- ce que ce rôle t’apporte sur le plan humain? 

 

Un certain abandon, je dirais. Pour jouer et avoir du plaisir à le faire, il ne faut pas se juger. Il faut s’abandonner, se laisser aller au scénario et être le plus vrai possible. D’ailleurs, le personnage d’Anaïs est particulièrement dans l’abandon. S’il y en a une qui se fout de ce que les autres pensent, c’est bien elle! Même que, souvent, des gens qui regardent l’émission me disent qu’Anaïs leur donne le goût de vivre à fond, de se foutre du jugement des autres et de faire ce que leur dit leur petite voix intérieure. Ce personnage m’a appris à parfois suivre mon instinct plutôt que ma raison.

 

Il émane de toi une grande assurance. As-tu toujours eu cette confiance en toi? 

 

Mon humour, je crois que je l’ai d’abord développé par timidité. Personne ne me croit quand je dis que je suis gênée. Tout le monde a des mécanismes de défense différents pour gérer la timidité. Depuis l’enfance, le mien a été de faire des blagues. Ce qui n’était donc au départ qu’un mécanisme de défense m’a finalement aidée à me dégêner et m’a donné confiance en moi.

 

Est-ce la réalisation d’un rêve pour toi que de présenter ton premier one-woman-show? 

 

Oui, mais c’est un rêve qui est venu assez tard dans ma vie. Quand j’étais plus jeune, je rêvais de jouer dans la Ligue Natio- nale d’Improvisation et j’ai réalisé ce rêve. C’est en faisant de l’impro que j’ai eu envie d’essayer le stand-up et c’est en commençant le stand-up que je me suis dit: «Mon Dieu! Pourquoi je n’ai pas fait ça avant? C’est ça que j’aime faire! Ça serait telle- ment l’fun d’en faire un métier!» C’est donc le rêve qui est en train de se réaliser. Je pense que c’est ça, la vie: passer au prochain rêve, toujours regarder vers l’avant.

 

En as-tu d’autres, des «prochains rêves»? 

 

J’ai toujours plusieurs rêves en banque! J’aimerais jouer dans un film. Je rêve aussi qu’il y ait une autre saison de Trop et que le spectacle que je suis en train de construire aille très bien. J’aimerais aussi écrire une comédie musicale. Mais pas tout de suite. Ça, c’est un rêve qui va se concrétiser quand je serai un peu plus vieille, vers la fin de la trentaine peut-être. Ce sera une comédie musicale humoristique, qui ne se prendra pas trop au sérieux.

 

Dans ton spectacle Du bruit dans le cosmos, tu traites par ailleurs d’enjeux sérieux à travers l’humour, non? 

 

Oui, je parle d’inégalités sociales, de mort et de féminisme, mais ce n’est pas déprimant pour autant! J’essaie de dézoomer, de regarder les choses avec un peu de distance et de poser sur elles un regard ludico-niaiseux, disons. (rires) C’est un réflexe qui provient d’un mécanisme de défense. Quand je suis stressée, j’essaie justement de prendre un peu de distance, de regarder la Terre de loin, à partir de l’espace, et de me dire que la vie humaine, au fond, n’est qu’une heureuse coïncidence survenue dans l’univers. Quand on regarde les choses de loin, comme ça, rien ne parait si grave, au fond.

 

Tu as souvent dit qu’une vaste culture générale était néces- saire pour être un bon humoriste. Qu’entends-tu par là? 

 

La curiosité, la culture générale et l’envie d’apprendre élargissent l’horizon des blagues qu’on peut faire. Mais je pense que ça prend aussi une grande intelligence. L’intelligence, pour moi, c’est la ca- pacité de faire des liens rapidement. Et l’humour, c’est beaucoup ça. Les gens drôles sont souvent capables de faire des liens spontanément. Comme si leur cerveau fonctionnait plus vite qu’eux-mêmes. Ça m’arrive parfois en impro: on dirait que certaines bla- gues sortent toutes seules. Il y a une petite étincelle qui passe dans mon cerveau et... pouf! C’était une blague! Je ne fais pas partie des gens pour qui l’humour équivaut à mettre son cerveau à off.

 

Pour toi, l’humour est-il un outil efficace de sensibilisation, voire de changement social?

 

(Soupir) Je l’espère! L’humour, c’est un peu notre dernière ligne de défense contre les aspects déprimants dans notre société. Je ne vais pas changer le monde une blague à la fois, mais j’ai au moins la possibilité de le commenter, d’en soulever les côtés ridicules pour faire un peu de bien à tout le monde. Les humoristes que j’admire proposent tous un commentaire social. C’est vers ça que je tends. Ça enlève le goût de faire de futiles jokes de pets, mettons (rires)... Même si j’ai déjà fait un numéro entier sur le papier de toilette. Disons qu’il s’inscrit dans mon cheminement vers l’humoriste que j’ai envie d’être.

 

Justement, tu as récemment dit que tu ne ferais plus n’im- porte quel genre de blagues... Comptes-tu tout de même de- meurer l’irrévérencieuse humoriste que l’on connaît?

 

Quand j’ai fait En route vers mon premier gala Juste pour rire, j’ai fait une blague disant que je ne pouvais pas faire d’humour ethnique parce que j’étais blanche. Quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que c’est limite. Cette blague était surtout adressée à mes amis Mariana Mazza et Sugar Sammy, mais on dirait que je n’aurais plus envie de la défendre aujourd’hui. Par ailleurs, la blague qui me rend le plus mal à l’aise, c’est celle que j’ai faite sur un sans-abri. J’en parle d’ailleurs dans mon nouveau spectacle. J’ai élaboré un numéro autour du fait que je ne veux plus faire cette blague. Elle est drôle et habile, mais maintenant, avec un peu plus de métier, je réalise que c’est facile de frapper sur des gens qui sont moins fortunés. Je ne veux plus rire du monsieur dans la rue, je veux rire du système qui fait qu’il y a des monsieurs oubliés dans la rue. Je souhaite rester irrévérencieuse, mais maintenant que je sais comment utiliser la mécanique et la rythmique du one-liner, j’ai envie de m’en servir contre d’autres personnes, celles qui ont plus de pouvoir que moi.

 

Pour ton nouveau spectacle, porteras-tu la fameuse petite robe noire qu’on te voit si souvent arborer sur scène?

 

J’ai acheté des vêtements de couleurs pour essayer de varier un peu, mais je finis toujours par porter ma maudite robe noire! (rires) Elle est pratique. Et j’aime, quand je suis sur scène, que ce soit ce que je dis qui attire l’attention et non ce que je porte. Mais là, je suis en train d’enrichir ma garde-robe. J’ai porté du noir à tous mes ro- dages, sauf un soir où j’ai porté du rouge, et j’ai fait une joke à ce sujet. Elle a tellement bien marché que je crois que je vais être prise pour porter du rouge pendant toute ma tournée! (rires)

 

Être une femme, dans le milieu de l’humour, est-ce encore un défi aujourd’hui?

 

Après quelques années dans l’industrie, je réalise qu’on m’a parfois traitée différemment parce que je suis une femme. Lorsque j’ai commencé, je me considérais simplement comme un être humain dont le cerveau avait la capacité de faire des blagues. C’est à force de me faire rappeler que j’étais une femme et que c’était donc bien spécial que je sois là que je m’en suis aperçu. Il reste une petite couche de sexisme qu’il faut finir de gratter – on ne la voit presque plus, mais elle est fatigante quand même.

 

Pratiquer le même métier que ton père, le comédien Bernard Fortin, a-t-il tissé un lien supplémentaire entre vous?

 

Des trois enfants de la famille, je crois que je suis celle qui a le plus hérité de la génétique de mon père. Il y a donc un petit lien spécial entre nous. Je me suis toujours beaucoup identifiée à mon père. C’est un clown; on niaise, on fait des jokes ensemble. Ce qui est cute dans le fait d’avoir aujourd’hui le même métier, c’est que je vois la fierté qu’il y a dans ses yeux. Et maintenant, j’ai une toute nouvelle admiration pour lui. Il était pigiste et élevait trois enfants (merci d’ailleurs à ma mère qui était là pour pallier tout ça!) alors que moi, j’ai 31 ans, je n’ai pas d’enfants et parfois j’ai de la misère avec mon horaire!

 

Discutez-vous de votre métier ensemble?

 

Pas tant que ça. Je lui passe le bonjour d’untel, puis ensuite on en revient à des conversations père-fille normales. Peut-être parce que c’est parfois difficile d’accepter des conseils de nos parents. J’ai toujours voulu faire les choses par moi-même et mes parents respectent ça. Ils ne se mêlent pas trop de ma vie professionnelle et ont entièrement confiance en mes capacités. Je pense d’ailleurs qu’il faut que je remercie mes parents d’avoir réussi à créer trois enfants heureux et épanouis. Ils nous ont toujours laissé explorer toutes sortes de choses, même si ça n’avait pas trop d’allure. Je suis allée étudier en Russie, par exemple. Mes parents m’ont dit: «T’as le goût de faire ça? Ok, vas-y, Virginie!» J’ai essayé à tâtons toutes sortes d’affaires et mes parents n’ont jamais douté que j’allais être capable de faire quelque chose de ma vie.

 

À voir tout ce qui t’arrive, la trentaine que tu amorces semble te réussir, non?

 

C’est drôle, quand j’étais petite, je voulais absolument faire ce métier- là. Je me couchais le soir et j’en rêvais. Puis le temps a passé. Je suis allée au cégep et à l’université. L’humour, la scène et la comédie n’ont pas tout à fait disparu, parce que j’ai toujours fait de l’impro, mais au début de la vingtaine, je me suis dit que ce n’était peut-être pas ça, mon chemin dans la vie. Ce n’était pas vraiment un deuil parce que je pense qu’on doit faire ce qu’on a envie de faire au moment où ça passe. J’ai donc fait toutes sortes d’affaires et ce n’est qu’à 25 ans que je me suis dit: « Bon, là, je vais faire du stand-up! » Tout s’est ensuite dessiné pour moi. Alors, en ce moment, je me rends compte que tous les rêves que la petite Virginie avait, mon Dieu!... je suis en train de les réaliser! Je me sens vraiment choyée que la petite voix que j’avais dans ma tête quand j’étais petite, qui me disait «Tu vas faire ce métier-là» et qui s’était tue pendant quelques années, ait enfin eu raison. Je suis contente pour la petite Virginie qui accompagnait son père sur les plateaux et qui rêvait de faire tout ça un jour.

 

 

Photos: Jorge Camarotti

Sophie Pouliot