Rencontre avec une beauté surnaturelle: Evelyne Brochu

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Rencontre avec une beauté surnaturelle: Evelyne Brochu

Mardi 16 mai 2017
Elle a été la muse de Jean-Marc Vallée, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, de Xavier Dolan et de David Cronenberg. Elle oscille entre la langue de Molière et celle de Shakespeare, d’Aveux à Orphan Black en passant par XCompany et Trop, la nouvelle série vedette de Tou.tv. Ma rencontre avec Evelyne Brochu avait la fragilité et la fougue d’une première date et l’intimité assumée d’une soirée entre amies de longue date. La voici livrée pour vous...

 

 

Tu as pensé devenir danseuse avant de devenir actrice. Pourquoi as-tu choisi les mots avant le corps?

 

Quand j’ai étudié en danse, ça me démangeait de dire des mots, de raconter des histoires à haute voix. Mais comme actrice, j’aime aborder les personnages par le corps. Dans le film Miséricorde, j’incarne une camionneuse. Elle évolue dans un milieu de gars; elle doit être très virile pour se tailler une place. Elle porte une casquette, un coat de cuir, et j’ai développé une démarche, une posture très garçonne qui a donné le ton au personnage. Même sa façon de fumer, la clope au coin de la bouche... Ça vient de mon père, cette manie... Ç’a forgé le personnage. Je fonctionne à l’instinct. Je ne veux pas trop intellectualiser mes rôles, c’est dans le moment que tout se joue.

 

 

Comment choisis-tu tes rôles?

 

J’aime être investie d’une mission. Qu’un projet soit plus grand que moi. Pour me lever à 4 h du matin pendant 70 jours, il faut que le feu se nourrisse tout seul, sans avoir besoin qu’on y jette de l’huile. C’est un métier qui demande des sacrifices, je suis souvent loin de mes proches, mes amis, ma famille. Les vraies relations restent, mais c’est un peu comme dans les films de Woody Allen... Tu sais, quand il devient flou? Des fois, je suis floue pour les gens que j’aime. J’ai appris avec le temps qu’il faut aussi prendre racine. Se laisser enraciner. Et s’en abreuver. Si je ne me ressource pas, je n’aurai plus de jus, plus rien à donner. C’est en revenant à ma base que je peux me propulser.

 

 

Qu’est-ce qui te donne envie de créer, aujourd’hui?

 

Ce que je lis, ce que je vois, mais souvent, c’est juste ce que je vis. Un grand souper où on s’aime. Je ne pensais jamais qu’on revivrait ça, un monde aussi polarisé. Un monde où tout est us versus them, nous contre les autres. La seule chose qui donne vraiment un sens à l’incompréhensible, c’est l’amour et la solidarité. J’ai besoin de me rapprocher des miens pour tenir tête à la situation mondiale.

 

 

 

 

Est-ce qu’il y a des rôles qui ne t’intéressent pas?

 

Il y a certains types de femmes que je n’ai pas le goût d’interpréter, parce qu’elles n’existent simplement pas. Il y a certains archétypes de femme qui n’existent qu’en fiction. La femme trop sérieuse et contrôlante à côté du gars qui veut juste avoir du fun. Le cliché de la femme marâtre et l’homme adulescent, on n’est tellement plus là! On est tellement plus que ça! Je vois un réel changement dans les textes, les séries qu’on propose en ce moment, on s’éloigne vraiment de ces vieux stéréotypes qui ne représentent pas ce qu’on est.

 

 

On a beaucoup dénoncé le peu de rôles riches pour les femmes au cinéma, à la télévision. Est-ce que ça change, d’après toi?

 

Moi, je trouve qu’au Québec, on a toujours été à l’avant-garde à ce niveau-là. On met depuis longtemps des femmes fortes, de tous âges, pas parfaites, très profondes et complexes en vedette. Nos séries mettent tous les types de femmes au premier plan, et on ne se donne pas assez de crédit pour ça! Contrairement aux Américains, qui sont plus conservateurs là-dessus, ici, on a une vision de la femme plus authentique, moins dans le rêve, plus près de la vie.

 

 

Est-ce que tu es la même actrice aujourd’hui qu’à tes débuts?

 

À mes débuts, j’avais un vertige complètement hallucinant. C’est comme quand on voyage à 18 ans et qu’on n’en revient tout simplement pas! Lors de mon premier tournage, je pense que j’avais tout donné à 8 h du matin, sur la chaise de maquillage, avant même d’avoir commencé à tourner, tellement j’étais heureuse et fébrile! Ce vertige de la première fois, je l’ai moins. Mais maintenant, je possède le standard de «jazz». Je maîtrise plus la bête. Le vertige, je le retrouve à chaque nouveau rôle qui me met en danger. À chaque fois, je refais ce grand plongeon dans le vide. Je sais juste mieux comment plonger sans me péter la gueule. L’éveil reste le même, ça ajoute une charge à la vie qui m’a toujours grisée et qui me grise encore.

 

 

 

 

La télé, le cinéma, c’est le même plaisir, le même métier pour toi?

 

Le cinéma, c’est comme un premier album pour un musicien. L’artiste a eu des années pour peaufiner, raffiner, ce qu’elle avait envie de dire. La télé, c’est comme un deuxième album, tous les jours. On a moins de temps de préparation, moins de temps de tournage, mais ça oblige à lâcher le volant, à perdre le contrôle et ce n’est pas inintéressant. À la télé, ce rythme effréné m’oblige à être une locomotive, un pilier. Si je n’assure pas, ça n’existe pas. Je n’aurai pas de deuxième chance. Au cinéma, comme on a plus de temps, je m’abandonne. Je me laisse aller dans l’univers du réalisateur. Je me sens forte dans l’abandon.

 

 

Est-ce que la langue change ta façon de jouer?

 

Oh oui, totalement! Dans Orphan Black, j’ai eu à jouer une Française qui parle anglais, difficilement. Quand j’ai compris que ce personnage avait autant de mal que moi dans une langue seconde que même sa blonde n’avait jamais totalement accès à elle à cause de la barrière de langage, ç’a été une vraie libération!! La langue, l’accent, ça change notre rapport au monde, à notre organisation mentale. Ça change tout. C’est une autre sorte de vérité. C’est un autre instrument de musique. Dire «tabarnak», c’est pas du tout la même chose que dire «putain»! Ça ne vient pas me chercher de la même façon. Et ça n’a pas la même résonance.

 

 

Est-ce que tu as du mal à laisser tes rôles derrière toi à la fin de la journée?

 

Non. Je n’ai jamais vécu d’envahissement de personnage. Mais ça laisse des traces. Les Îles-de-la-Madeleine, la Cisjordanie, ç’a laissé des marques indélébiles en moi. Des fois, j’aimerais essayer d’accepter le côté schizophrénique de mon métier. De vivre un, deux, trois mois avec cette autre personne qui vit en moi. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

 

 

Tu rêves de quoi?

 

De perdre le contrôle. D’aller dans des zones non sécurisées. J’ai envie de plus de sens aussi. On est dans un monde où il y a une abondance de mèmes, de GIF, mais on a besoin de sens dans l’abondance. Et je rêve de chanter aussi, mais ça, c’est une autre histoire. On s’en reparlera, bientôt j’espère...

 

Photos: Julie Artacho | Stylisme: Mélanie Brisson | Mise en beauté: Amélie Bruneau-Longpré

Catherine Pogonat