Le foodie nouvelle génération

C'est hot !

Le foodie  nouvelle génération

Jeudi 6 novembre 2014
Après des années de popularité, on aurait pu croire que le mouvement foodie allait s'essoufler et que les photos de brunchs allaient diminuer sur nos fils Instagram. Mais le phénomène, devenu mondial, ne cesse au contraire d'évoluer. Petite analyse.

Vous pouvez les reconnaître de loin, ils sont déjà dans votre réseau: certains prennent leurs plats en photo, d’autres posent un nombre incalculable de questions au boucher, au serveur ou au marchand de légumes. Les foodies ont infiltré la société et, avouons-le, on sourit parfois en coin devant leur profil Instagram. Mais on est aussi un peu jalouses quand ils essaient les meilleurs restos de la planète. Surtout que leur passion est contagieuse. 

 

«On a tort de propager ce cliché du foodie», dit Kim Raymond, auteure depuis 2007 du blogue Presque végé.  «Je connais beaucoup de gens passionnés par la nourriture, et, sans être des professionnels, ils sont poussés par une véritable curiosité intellectuelle  et un intérêt pour tout ce qui tourne autour de la bouffe.» Avec plus de 600 recettes mises en ligne au cours des sept dernières années, mais aussi des critiques de restaurants et autres propos culinaires, Kim a gagné ses galons d’authentique foodie.

 

Plus qu’une mode

Le foodisme laissera-t-il un jour sa place à une autre bibitte gastronomique? Difficile à croire quand on voit les restaurants, les livres de cuisine et les émissions culinaires se multiplier comme des lapins (au citron et au parmesan de Ricardo).

 

Quant à tous ces grands rendez-vous autour de la bouffe, ils ne sont qu’une des manifestations d’un mouvement culinaire qui semble parti pour durer. Le dernier en date à Montréal? «YUL-EAT: destination gourmande». En septembre, il rassemblait les amateurs de bonne chère sur l’Esplanade du parc olympique. Au menu: soupers gastronomiques, ateliers sur les produits québécois, compétitions culinaires et démonstrations de chefs invités. De la bouffe, encore  de la bouffe, toujours de la bouffe...  Mais quand sommes-nous devenus si passionnés par nos repas?

 

 

 

 

 

Dis-moi ce que  tu manges...

«De plus en plus, les gens s’identifient  à ce qu’ils mangent, c’est une partie d’eux-mêmes», constate Geneviève Vézina-Montplaisir. Journaliste indépendante, elle tient le blogue #MTL_INSTANTANÉ,  où elle fait découvrir les bonnes adresses de la métropole. En octobre, elle a également lancé le magazine Caribouqui proposera deux fois par an un regard différent sur l’alimentation.

 

«Ce qui a changé, c’est l’offre, explique Marie-Claude Lortie, chroniqueuse et critique culinaire à La Presse. Quand j’ai commencé, il y a une vingtaine d’années, l’intérêt qu’il y a maintenant pour la nourriture et la gastronomie n’était pas  là. Des magazines comme Fool ou Lucky Peach n’existaient pas, Ricardo n’avait pas son magazine. Je pense que les blogues et les foodies font partie de  cet intérêt général pour la nourriture.

 

Mon voisin, ce foodie

Caroline Décoste est blogueuse et rédactrice en chef de Fou des Foodies, un magazine en ligne créé à Québec. Pour elle, le foodie doit avoir un certain lien avec les réseaux sociaux ou le web, même s’il ne tient pas de blogue. «Un foodie, ça se distingue d’un gastronome, d’un gourmet. Il vit sur  le web, il a un discours cohérent et des connaissances sur l’alimentation ou les produits, par exemple», explique-t-elle.

 

Personne ne s’entend vraiment sur  la définition du foodie. Par contre, il est facile d’affirmer que, peu importe où il est dans le monde, le foodie est branché sur son téléphone intelligent et aime faire découvrir des restaurants, essayer des recettes, discuter avec ses «abonnés»  de livres de cuisine ou de méthodes pour faire du pain. Des manifestations comme YUL-EAT auraient été impensables il y  a 10 ou 15 ans à peine.

 

Au-delà des photos sur Instagram

«Oui, le foodisme amène son lot de blogues, de recettes, de critiques de restaurants, explique Geneviève Vézina-Montplaisir. Avec Caribou, on avait le goût d’aller plus loin. Plus loin que le chef-vedette. Notre désir est de nous rapprocher de ce que nous mangeons,  de donner la parole à des producteurs,  de réfléchir aux politiques agricoles ou  au transport des aliments. Pour le premier numéro, il y a une grande entrevue avec Normand Laprise.» Avant-gardiste, le chef de Toqué! a toujours une longueur d’avance sur ses compères aux fourneaux.

 

Une pensée qui rejoint celle de la journaliste Marie-Claude Lortie. «On  parle trop de l’alimentation d’une façon esthétique et pas assez de manière politique, pense-t-elle. Je suis inquiète,  et c’est pourquoi je me pose, dans mes articles, des questions sur les ramifications économiques et sociales [de la nourriture], je me demande pourquoi on a délégué notre production alimentaire.»

 

 

Peut-être trouvera-t-elle quelques réponses dans le premier numéro de Caribou, qui a pour thème «Les origines». «On voulait s’éloigner du tourbillon d’internet et prendre le temps de se demander ce qu’il y a dans nos assiettes, quels sont les débuts de la cuisine d’ici ou quelles politiques guident nos agriculteurs», annonce la rédactrice en chef du nouveau magazine.

 

Marie-Claude Lortie estime, elle aussi, que la gastronomie, la réflexion sur l’environnement et les habitudes de consommation sont des sujets qui vont de pair. Et après plusieurs années à nous questionner sur la provenance des aliments, nous devons maintenant nous questionner sur les conditions de travail des gens qui produisent ce qu’on mange, pense-t-elle. «Comment peut-on produire de l’ail en Chine à si bas prix?  Ce sont les travailleurs qui écopent, à coup sûr», soulève la journaliste.

 

L’évolution  de la pensée foodie

Kim Raymond a ralenti son rythme de publication en 2014 sur son blogue Presque végé. A-t-elle fait une surdose? Oui et non. Sa passion de la bouffe ne l’a pas quittée. C’est juste qu’elle ne veut plus seulement publier des recettes ou visiter de nouveaux restaurants. «Je veux maintenant m’attarder aux dimensions sociales de la gastronomie. Les modes alimentaires et les nouvelles méthodes transforment nos vies, mais pas toujours pour le mieux», dit-elle.

 

Kim Raymond s’intéresse à des auteurs comme Michael Pollan, qui dénonce dans In Defense of Food: An Eater’s Manifesto non seulement les aliments consommés aujourd’hui, mais surtout la manière de les consommer, devant la télé, en voiture, ou en solitaire. «On peut faire tellement avec peu, assure Kim Raymond. Mais on doit surtout s’interroger sur la provenance des aliments que nous consommons et sur les habitudes alimentaires que nous développons.»

 

«Quand j’en discute avec mon chum, chef cuisinier, et mes collègues journalistes, j’ai l’impression qu’il se passe vraiment quelque chose au Québec sur le plan de l’alimentation, relate Geneviève Vézina-Montplaisir. Et cette identité culinaire de plus en plus définie, les chefs qui travaillent fort pour mettre des produits d’ici sur leurs menus... Tout ça participe d’un nationalisme culinaire, et Caribou veut en être le témoin.» ■

 

Foodie, le Québécois? Oui, mais...

Avez-vous l’impression que dès que vous entrez dans une librairie, vous êtes bombardées de livres de cuisine? Tel chef, telle nouvelle technique ou thématique?  Les Québécois n’ont-ils d’yeux que pour les arts de la table? Peut-être, car le livre de recettes, bien qu’il ait connu en 2010 une augmentation de 50,7 % du nombre de publications, n’avait encore que 3,8 % de parts de marché en 2012. Donc, plus de choix pour les lecteurs, mais des ventes qui n’augmentent pas. Les Québécois sont-ils simplement voyeurs ou mettent-ils vraiment la main à la pâte (et au portefeuille)?

 

 

 

 

#foodporn vs #slowfood

Ces deux mots-clics cohabitent sur les médias sociaux: l’un pour qualifier un voyeurisme alimentaire qui se repaît du côté spectaculaire et glamour de la nourriture; l’autre pour tenter de capter et de promouvoir une manière plus écologique, alternative et lente de manger  et de consommer. Alors, vous êtes de quel type?

 

Gaspillage mondial

Qui gaspille? Selon l’étude Food Price Watch, menée par la Banque mondiale, de 25 à 33 % des denrées produites annuellement pour la consommation humaine sont gaspillées: soit jetées, soit gâchées. Quatre milliards de tonnes de nourriture propre à la consommation finissent ainsi à la poubelle chaque année. Et qui sont les pires gaspilleurs? Les consommateurs, à la maison!  Ils occasionnent 35 % des pertes d’aliments, alors que 24 % sont perdus dans la production et 24 %, dans la manutention et le stockage. Où est donc passé l’art d’apprêter les restes?

 

Vous avez dit  «foodie»?

Le mot «foodie» a eu 30 ans cette année.  Il a, dit-on, été utilisé pour la première fois par Ann Barr et Paul Levy dans leur ouvrage The Official Foodie Handbook: Be Modern – Worship Food. L’intention des auteurs était satirique; ils soutenaient, par exemple, que  la nourriture devait être élevée au rang d’art ou qu’il fallait utiliser de l’huile d’olive et s’intéresser aux bons vins... Autant de concepts pas très  à la mode en 1984. Depuis, le terme «foodie» a fait son chemin. Universellement  accepté, il désigne maintenant l’ensemble des passionnés  des arts culinaires.

Photos: Agence QMI (YUL-EAT)

 

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