Feindre ou ne pas feindre l'orgasme...

C'est hot !

Feindre ou ne pas feindre l'orgasme...

Jeudi 6 février 2014
Il semble que simuler l’orgasme soit encore une pratique courante. Pourquoi a-t-on recours à cette supercherie?

Selon le National Survey of Sexual Health and Behavior, environ 60 % des femmes feignent l’orgasme, que ce soit de façon épisodique  ou automatique. «depuis quelques années, on remarque que plusieurs femmes reviennent  à la simulation pour plaire à leur partenaire,  comme si les hommes s’attendaient à ce  qu’elles aient des orgasmes systématiquement», estime la sexologue Élise Bourque.

 

E  n novembre dernier, 20 femmes ont uni leurs cris orgas­miques devant les clients surpris du Katz’s Deli de New York, reprenant ainsi la scène-culte du film When Harry Met Sally. La vidéo est rapidement devenue virale, atteignant plus de 5,4 millions de visionnements sur YouTube. Mais que se passe-t-il vraiment dans la chambre à coucher, une fois les volets clos? Sommes-nous toutes des simulatrices inavouées?

 

Notre homme est un amant exceptionnel. Mais, ce soir, pour des raisons qui nous échappent, nous sentons que l’orgasme ne sera pas au rendez-vous, notre point G s’étant probablement égaré quelque part entre la liste d’épicerie et les dossiers urgents du bureau.

Deux options s’imposent. Primo, nous pourrions interrompre son bel élan en lui disant, avec finesse et diplomatie, que ses efforts sont vains. Deuzio, nous pourrions donner une petite prestation pour acheter la paix et pouvoir roupiller tranquillement en moins de deux temps, trois coups de bassin. Nous haletons avec insistance, nous secouons notre tignasse comme dans une pub de shampoing, nous lançons des «oh», «ah», «oui» et autres onomatopées de circonstance... Notre homme voit en nos simagrées la preuve que le boulot est bien fait. Soulagé, il se joint à notre concerto du plaisir, puis retombe comme une souche sur son oreiller. Mission accomplie!

 

Une pratique répandue

Si les ayatollahs de la vérité militent pour la transparence, plu­sieurs femmes choisissent plutôt la voie de la comédie. Que celle qui n’a jamais simulé nous lance le premier flacon de Tylenol! Pourtant, encore en 2014, il faut beaucoup de complicité (et de pinot gris) pour avouer aux copines qu’on en fait parfois trop au lit. Mais, quand les langues se délient, c’est une majorité surprenante qui avoue avoir déjà pris des raccourcis. Selon le National Survey of Sexual Health and Behavior, environ 60 % des femmes feignent l’orgasme, que ce soit de façon épisodique ou automatique.

 

Libéré de ses carcans, le sexe est sur tous les fronts. Malgré tout, la sexologue Élise Bourque observe une recrudescence du phénomène de la simulation, surtout chez les jeunes filles. «Dans les années 80, on encourageait les femmes à exprimer leurs préférences au lit au lieu de faire semblant, relève-t-elle. Depuis quelques années, on remarque que plusieurs reviennent à la si­mulation pour plaire à leur partenaire, comme si les hommes s’attendaient à ce qu’elles aient des orgasmes rapidement et systématiquement.»

Oui, l’hypocrisie est courante sous la couette, surtout quand les bases de la relation ne sont pas encore établies. «Le printemps dernier, j’ai rencontré un gars sublime dans un bar, raconte Annie, une célibataire de 29 ans. Il y avait une forte attirance entre nous, et la nuit était prometteuse. Du moins, en théorie. Car, une fois que je me suis retrouvée au lit, mes gestes n’avaient aucune spontanéité; je ne savais plus quoi faire de mon corps. Ses baisers étaient maladroits, et ses gestes, beaucoup trop mécaniques pour être agréables. Il y mettait pourtant toute son énergie et étirait le moment pour me faire plaisir, alors que je voulais seulement qu’il déguerpisse de chez moi. Je n’avais pas envie de l’interrompre dans le feu de l’action pour lui donner le mode d’emploi de ma jouissance personnelle. J’ai donc sauvé les apparences en poussant quelques lamen­tations bien placées. Je voulais qu’on en finisse une bonne fois pour toutes!»

 

Menteur, menteur

Le sexologue clinicien Alain Gariépy conduit actuellement une vaste étude sur les habitudes sexuelles des femmes âgées de 18 à 40 ans. «La simulation orgasmique est encore un sujet chaud en 2014, confirme-t-il. Notre enquête est toujours en cours, mais des résultats préliminaires montrent que plus de 80 % des femmes qui feignent l’orgasme ont des relations amoureuses stables.»

Et vlan, c’est dit! La simulation n’est pas l’apanage de personnes ayant des histoires d’un soir: elle touche aussi les couples au long cours. Les raisons en sont multiples: on simule parce que les galipettes ne nous titillaient pas particulièrement et que l’appétit ne vient pas toujours en mangeant; on simule parce qu’on a déjà eu un orgasme clitoridien et que ça nous suffit amplement; on simule parce que les caresses de l’autre nous plaisent bien et qu’on veut maintenir son ardeur au travail...

Parfois, on se transforme même en jouisseuse par altruisme. «J’ai parfois peur de vexer mon partenaire en lui disant que je n’ai pas eu d’orgasme, admet Nadia, 32 ans. Il est un peu sensible sur la question. Je suis généralement comblée par nos ébats mais, quand l’exception confirme la règle, je préfère  souvent en rajouter une couche pour ménager sa susceptibilité.»

 

Porno académie

Des femmes insatisfaites pratiquent l’o­merta de la couchette par crainte de passer pour des coincées. La faute en est au modèle pornographique. «On dépeint les femmes comme des jouisseuses précoces qui grimpent aux rideaux au moindre effleurement, explique Élise Bourque. Plus ou moins consciemment, certaines femmes ont assimilé l’idée que l’orgasme est un passage obligé et automatique. Elles se sentent alors anormales si elles ne ressentent pas d’orgasme.»

Le psychologue et sexologue Marc Ravart rappelle aussi que la sexualité féminine est beaucoup plus complexe que celle de l’homme. «La quête orgasmique des femmes est plus affectée par des facteurs circonstanciels, comme l’estime et l’image corporelle, les tracas du quotidien, le manque de sommeil, le niveau de stress… Elle est donc un peu plus aléatoire.»

Sachant que l’ascension au septième ciel est parfois un véritable parcours du combattant, peut-on mentir au lit en toute impunité? «En tant que sexologue, je prône toujours la franchise, peu importe le contexte, insiste Alain Gariépy. La simulation n’est jamais la solution mais, si elle arrive de façon très occasionnelle, ce n’est pas une catastrophe annoncée non plus.»

On ne s’en sort pas... La solution préconisée par tous les gourous de la sexualité est la transparence inconditionnelle, une philosophie qui semble bien fonctionner pour plusieurs. Si elle simulait l’or­gasme sans honte ni culpabilité pendant ses amourettes d’un soir, Stéphanie refuse ferme de ruser avec son partenaire. «Avant de rencontrer mon mari, je simulais assez souvent, dit-elle. Le fait est, disons-le crûment, que je suis plutôt clitoridienne. Logistiquement, il me faut plus que la pénétration; dans le cas d’une nouvelle relation ou d’une histoire d’un soir, on aborde rarement ces choses-là. Cela dit, là où j’en suis dans ma vie, je ne simule jamais, parce que je dois quand même communiquer avec mon mari et lui dire comment mon corps fonctionne. Simuler n’aide en rien un partenaire. Ça permet seulement d’en finir avec une séance de sexe décevante!»

 

Au secours, je suis une «fakeuse»!

Si nos petits gémissements sont inoffensifs en soi, ils peuvent vite nous entraîner dans une spirale dont il est difficile de sortir. La simulation est en train de devenir notre modus operandi? Mieux vaut rectifier le tir! «Quand la sexualité n’est plus un moyen de se rapprocher, mais une perpétuelle mascarade, on entre dans un piège énorme, prévient Alain Gariépy. Peu importe ses raisons, une femme qui simule donne à son partenaire l’impression que tout va bien.»

Selon les résultats de l’étude de ce sexologue clinicien, les femmes qui feignent l’or­gasme partagent une même insécurité: elles utilisent le sexe soit pour préserver leur couple, soit pour accomplir un acte de performance. «Dans le premier cas, elles ne sont pas épanouies sexuellement, mais elles sacrifient leur propre plaisir au nom de leur relation, explique-t-il. Elles se taisent pour acheter la paix. Dans le deuxième cas, elles ont des relations sexuelles qui se centrent sur le résultat et non sur l’individu, ce qui entrave leur capacité d’abandon et réduit leurs chances de vivre un orgasme réel. C’est un cercle vicieux.»

Comment avouer, donc, la supercherie sans passer la virilité de l’autre au tordeur? «Certains hommes ne se rendent pas compte que les femmes peuvent ressentir un vrai plaisir même si elles n’ont pas d’orgasme au final, explique Marc Ravart. Ils peuvent donc se sentir inadéquats en apprenant la vérité. Nous devons les rassurer en leur exprimant nos sentiments, puis profiter de l’échange pour démystifier les secrets de notre plaisir.»

 

La sexologue Élise Bourque nous conseille une autre astuce pour nous débarrasser de la vilaine habitude de mentir: «Il nous faut reconquérir notre plaisir en nous centrant vers l’intérieur et non pas en nous voyant à travers l’œil d’une caméra imaginaire. La plupart des difficultés sexuelles commencent quand on oublie ce qu’on ressent», croit-elle.

Bref, ce qui compte, ce n’est pas tant le nombre de décibels et le grand feu d’artifice de la fin. Il faut plutôt profiter de chaque instant, avec toutes les surprises que cela suppose. Peu importe les grandes extases et les petits revers, on se rappelle que les ébats ne se terminent pas toujours dans un cres­cendo de jouissance top synchro. Et que c’est parfait ainsi. ■

 

Et les hommes,  ils simulent?

On suppose que la simulation orgasmique est l’apanage des femmes? Erreur!  Les hommes peuvent, eux aussi, sortir le grand  jeu afin de nous duper.

 

«Certaines études affirment  que 25 % des hommes ont déjà simulé un orgasme, que ce soit par fatigue, pour raccourcir la durée des ébats ou parce que leur partenaire se montrait trop exigeante», explique le sexologue  et psychologue Marc Ravart.

 

Si la gent masculine compte beaucoup moins de comédiens  que la gent féminine, il reste que les hommes souffrent tout autant de l’obsession de la performance. «Les filles se vexent quand je  ne jouis pas assez rapidement, explique Jean-Philippe, un célibataire de 33 ans, qui  avoue parfois feindre l’orgasme. Peu importe mes explications,  elles se sentent visées, alors que, dans les faits, je suis juste trop nerveux pour atteindre un orgasme rapidement quand je suis avec une nouvelle partenaire. Au lieu de gâcher la soirée en entamant une discussion interminable, je choisis parfois de pousser un râle langoureux au bon moment. Quelques minutes plus tard,  je peux enchaîner le  deuxième round!»

 

Les feintes de ces  messieurs peuvent aussi  cacher une envie de décupler  le plaisir de leur partenaire.  «Malgré nos bonnes intentions,  il n’est pas toujours possible  de synchroniser notre orgasme avec celui de notre partenaire, explique Patrick, 31 ans. Quand ma partenaire est à son climax,  je pousse parfois quelques petits gémissements supplémentaires, histoire de la stimuler encore  plus. La simulation est un  réflexe humain. Un jour ou l’autre, homme ou femme, on le fait tous. Autant l’assumer!»

Julie Champagne