Entrevue avec Koriass: L’homme qui plantait des mots

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Entrevue avec Koriass:  L’homme qui plantait des mots

Mardi 28 mars 2017
Koriass est la star du rap québécois. Il est talentueux, il a 
la plume incisive et le rythme lourd. Il est féministe. Il milite activement contre la culture du viol. Il manie le mot comme une arme de séduction massive, pour que la vie soit plus juste, pour que la voix d’un gars de sa génération soit entendue, pour qu’elle fracasse et change le monde à coups de rimes.

 

Crédit photo: Julie Artacho, Stylisme: Mélanie Brisson

 

 

 

Te souviens-tu de ce qui t’a donné envie d’écrire, de faire de la musique?

 

Les autres. C’est en décortiquant, en plongeant dans les chansons que j’aimais adolescent que j’ai eu envie d’en faire.

 

La première fois que j’ai été happé par un texte, c’est en écoutant Daniel Bélanger. J’ai longtemps décortiqué ses chansons, ses textes sont tellement riches. Il m’a donné le goût de la poésie, de l’écriture.

 

Après, j’ai découvert le rap. Le rap français d’abord, IAM, NTM, et ensuite le rap américain, avec Busta Rhymes et Eminem. C’est en écoutant de la musique que j’ai commencé à écrire. Je n’ai jamais voulu être un musicien.

 

C’est par amour des mots que j’ai appris à composer, pour être capable de m’autoproduire.

 

 

 

Crédit photo: Julie Artacho, Stylisme: Mélanie Brisson

 

 

 

Comment décrirais-tu ton style d’écriture?

 

Très introspectif, très intime. Au début de ma carrière, on me l’a d’ailleurs reproché: ça ne se faisait pas, dans le hip-hop, de parler de peine d’amour, de mal de vivre; il fallait être dur, fort.

 

Je pense que c’est ce qui m’a sorti du lot, ce qui m’a défini, de sortir mes tripes, d’aller vers une écriture sensible, profonde.

 

Écrire est presque thérapeutique pour moi. Ça me permet d’aller vers des zones plus sombres. J’ai sûrement évité une vraie dépression en créant des chansons dépressives! (rires)

 

 

 

Crédit photo: Julie Artacho, Stylisme: Mélanie Brisson

 

 

 

Es-tu d’abord un gars de mots?

 

Je parle beaucoup. Les mots, c’est l’essence de ce que je fais. Le rap, c’est d’abord une prise de parole. Cette envie de dire, ça relève d’une certaine rage que j’ai.

 

Je n’aime pas les injustices en général, donc mon engagement est venu de cette révolte-là. Je n’ai jamais voulu prendre la parole publiquement, devenir le porte-étendard d’un mouvement, je n’ai jamais voulu être un artiste engagé.

 

Ça s’est fait malgré moi. J’ai pris position contre la misogynie et la culture du viol parce que ça me semblait essentiel. Et puis on m’a invité à en parler en entrevue, à faire des conférences. Peut-être parce qu’il y a peu d’artistes qui prennent position clairement sur des sujets tabous comme celui-là. Le féminisme ou le viol, ce ne sont pas des sujets faciles.

 

 

Crédit photo: Instagram de @jayy_kearneyy @koriass

 

 

 

Tu es devenu le représentant de l’homme féministe. Est-ce un titre lourd à porter?

 

Il faut que je fasse attention à ce que je fais, à ce que je dis. Il faut que je sois conséquent, tout le temps, que j’endosse ce que je prône. Parce qu’avec le discours que je tiens vient une responsabilité.

 

Quand je vais donner des conférences dans les écoles sur la culture du viol, je vois l’effet que ça a. Je vois les gars réagir, je les vois décider de changer leurs comportements. Je ne peux plus dire ou faire des choses qui iraient à l’encontre de ce que je leur apprends.

 

Mais ça ne devrait pas être à moi d’expliquer aux ados ce qu’on peut et ne peut pas faire sexuellement. Ça devrait faire partie du programme scolaire, on devrait avoir des cours d’éducation sexuelle.

 

La notion de consentement, c’est la base.

 

 

 

Crédit photo: Instagram de @jayy_kearneyy @koriass

 

 

 

Tu fais des conférences dans les écoles secondaires, les cégeps, sur le consentement sexuel. Que constates-tu chez les ados dans leur rapport à la sexualité?

 

Qu’ils ne savent rien! On vit encore dans les restes de la religion catholique, donc le sexe, c’est tabou, on n’en parle pas.

 

Alors on apprend tout croche, sur le tas, on n’a pas les outils pour différencier ce qui est bien de ce qui ne l’est pas, sexuellement. Comment respecter l’autre, c’est encore flou pour les adolescents, en ce moment.

 

Quand on se compare à l’éducation sexuelle qui se fait dans d’autres pays, on est très en retard! Ma mère m’a éduqué de façon très ouverte, mais elle ne m’a jamais parlé de sexualité. De ce qu’on peut faire et ne pas faire. [Sur ce sujet,] les jeunes vivent dans une ignorance totale.

 

Le sexe fait partie intégrante de nos vies, c’est primordial d’en parler.

 

 

 

Crédit photo: Instagram de @koriass

 

 

Être féministe, ça veut dire quoi pour toi?

 

Il y a encore une grande incompréhension de ce que c’est. Être féministe, ça ne veut pas dire que tu veux que les femmes dominent le monde. Ça veut juste dire que tu veux que les hommes et les femmes soient égaux.

 

Ce mot-là est encore péjoratif, même la ministre de la Condition féminine ne voulait pas se dire féministe! Quand un rappeur est plus féministe que la ministre de la Condition féminine, c’est le signe que quelque chose ne tourne pas rond.

 

Être un gars féministe, ça me permet d’en parler aux gars sans qu’ils se sentent menacés. C’est con, mais si une fille dénonce des injustices, elle va être vue comme une hystérique paranoïaque, alors que si moi j’en parle, ça passe.

 

Cette vieille mentalité est encore beaucoup trop omniprésente dans notre société.

 

 

 

  Crédit photo: Instagram de @jayy_kearneyy @koriass

 

 

 

Quel est le lien entre Koriass le rappeur et Koriass l’homme engagé?

 

Ce sont deux sphères de moi. Je ne veux pas que l’une influence l’autre.

 

Je ne veux pas faire de la chanson engagée, et je n’ai pas envie de m’empêcher de parler parce que je suis musicien. Je m’engage en tant que citoyen et je compose en tant qu’artiste.

 

 

 

Crédit photo: Instagram de @jayy_kearneyy @koriass

 

 

 

Le rap, c’est la musique la plus écoutée par les jeunes aujourd’hui. Est-ce la forme d’art qui reflète le mieux la langue et la réalité du Québec en 2017?

 

C’est pour ça qu’on a appelé notre tournée L’Osstidtour, en référence à L’Osstidcho, qui a marqué les années 1960, avec Robert Charlebois, qui était très moderne et en phase avec la jeunesse de l’époque. Et je crois que le mouvement le plus représentatif des jeunes d’aujourd’hui, c’est certainement le rap!

 

Longtemps, le rap québécois a été cloisonné dans des stéréotypes. Maintenant, c’est devenu un terrain de jeu. On le voit dans les concerts: les adolescents trouvent une liberté, s’expriment par leurs vêtements, leur attitude, leur discours, se permettent d’être eux-mêmes par le hip-hop.

 

Le rap est le reflet de la nouvelle génération.

 

 

 

Crédit photo: Instagram de @jayy_kearneyy @koriass

 

 

 

J’ai beaucoup d’admiration pour les rappeurs. Les textes sont touffus, très chargés, et le débit est ultrarapide. Est-ce que c’est difficile de faire du rap?

 

C’est une forme de création super technique! C’est comme des mathématiques, tu composes un rythme et puis tu construis des phrases qui doivent suivre ce rythme très précis.

 

C’est une façon de créer très différente de la composition de chansons traditionnelles.

 

Il y a peu de liberté dans le rap, il faut suivre une mécanique de travail très pointue.

 

Quand j’écoute Avec pas d’casque, j’envie parfois cette écriture imagée, métaphorique et cette liberté musicale. Mais le défi technique, très carré du rap me motive beaucoup.

 

 

Catherine Pogonat